jeudi 9 octobre 2008

Blanc

C’est sur un lit d’hôpital que j’écris ces quelques lignes. Au dessus de moi, le blanc du plafond que je fixe depuis 15 jours. Par la fenêtre, le blanc des flocons de neige qui cette nuit ont décidé de commencer leur grande farandole hivernale. Autour de moi, le blanc des blouses du corps médical. Sur moi, le blanc du plâtre, le blanc du corset qui me maintient la colonne vertébrale, le blanc de l’atèle qui me tient la main gauche.

Au plus profond de mon âme, encore du blanc : le blanc pur de l’ange gardien, celui qui malgré tout me veillait en ce samedi 20 septembre.

Mont Aiguille, départ d’une voie « facile », brouillard, rocher froid, un premier bon coinceur, un deuxième coinceur « psychologique », puis un troisième coinceur « psychologique », qu’est ce que c’est que cette merde, ne pas tomber, mains engourdies, gaffe Yann, ça pue cette situation, je le sens ! Un dernier mouvement précautionneux pour me rétablir, la prise qui casse et je pars en arrière. Un coinceur saute. Un deuxième coinceur saute. Le dernier tient bon mais je suis déjà au sol.

Choc violent, douleur. Un millième de seconde, je me souviens avoir pensé à Aurélie, c’est sordide. Mon dos a reçu, j’ai mal. Mes jambes sont-elles encore là ? Ouf, je les sens, le pire me semble évité. Julie est là, elle m’installe comme elle peut. J’ai mal partout, j’ai peur partout. Mon corps s’exprime à ma place, mon corps parle à ma place, il tremble. Des promeneurs providentiels et dévoués qui nous aident, le secours s’organise. Barquette, treuil, hélicoptère, Urgences…

Cheville gauche fracturée
4 lombères fracturées
Pouce gauche fracturé

J’ai de la chance, beaucoup de chance, je le sais. Je suis désormais au repos forcé et nécessaire, immobilisation de la cheville, du pouce, et 3 mois de corset pour ressouder les lombères, puis une lente reprise pour ré apprendre au corps à fonctionner.

Et la tête dans tout ça ? La réponse est dans l’image ci-contre. C’est celle qu’hier j’ai mise en fond d’écran sur mon pc. La face nord ouest du Half Dome au Yosemite. Magnétique.

Alors non, je n’arrêterai pas l’alpinisme, je n’arrêterai pas les grandes voies d’escalade, je n’arrêterai pas le ski de pente raide car rien ne le justifie. Le risque que j’encours, je le connais.

Il est inhérent à ces pratiques, et sans en constituer le fondement ni la justification, il sépare définitivement ces cheminements verticaux de tout autre type d’activité non « engagée ». S’engager -au sens vital du terme- n’est pas chose vaine, pour peu que l’engagement ne constitue pas une fin en soi mais s’apparente à une composante indissociable de la voie suivie. C’est une notion sans doute difficile à comprendre et à accepter pour qui n’a jamais dansé sur le fil d’un rasoir. L’engagement est aussi une notion très relative, dont les frontières me semblent floues, en tous cas éminemment personnelles. La recherche de la progression, et donc de la difficulté croissante, s’accompagne nécessairement de cet engagement. La contrepartie, immense, inestimable, est l’élévation, la découverte de soi, le sentiment d’être. Je grimpe donc je suis.
A toutes vos pensées, à toutes vos visites, à tous vos messages, merci du fond du cœur.