lundi 29 juillet 2013

Oublies ta vie, voie oubliée

Il existe des voies connues, pour X raisons.
Et puis il y a les oubliées : dans ce lot là, on trouvera les bouzes en tout genre.
Et puis on trouvera aussi des perles, des perles même pas passées de mode car elles ne l'ont sans doute jamais vraiment été.

Pourtant, le commentaire de Michel Piola est suffisamment attrayant et éclairé : lorsque l'on compare une escalade granitique à ce que l'on trouve au Grand Capucin, voilà qui devrait titiller pas mal de monde.

Et bien non : "Oublies ta vie" (600m, EDinf.), magnifique voie de 600mètres, est bien une voie oubliée.
Pour preuve les 10 relais relais complètement bouffés par l'usure que nous devrons refaire tant bien que mal.


La montée à l'Envers est toujours la même. Plaisante et fastidieuse à la fois. 
Avec des sacs toujours, mais vraiment toujours, trop lourds.


Oublies ta vie est une voie cachée :  2 heures d'approche depuis le refuge. 
Est-ce là la raison de son quasi abandon ? 
Curieux car à mon sens, quand on monte grimper à l'Envers, c'est que l'on aime résolument les bambées.


Cette année, les exceptionnelles quantités de neige nous permettent de prendre pieds sur la vire intermédiaire. 
Nous évitons ainsi 3 longueurs, sans doute difficiles à froid, et surtout rendues humides par les paquets de névés qui encombrent la vire.
Le reste nous donnera largement de quoi nous employer quelques heures.


 Très rapidement, le ton est donné. Une grimpe régulière, sans jamais être extrême (6a+ obl.) mais sans non plus jamais être donnée. 
Ici, les longueurs de vrai repos n'existent pas.


Le plus souvent, des dalles fissurées dans le 6a+/6b, où frictions de pieds et verrous de doigts s'alternent régulièrement.
Rocher parfait. Solitude absolue alors que le refuge est plein...


La première partie de la voie est de ce style si particulier des escalades de l'Envers.
Tout la panoplie de l'escalade granitique y passe.


 Le classique des classiques : le dièdre inversé. L11.


 Dans un autre registre : la fissure a doigts en ascendance a droite. L12.
On se régale. Toutes les longueurs grimpent, rien à jeter.


Arrivés au sommet de la tour, un court rappel nous pose sur une vire, où nous attendent encore les 5 longueurs du ressaut sommital. 
Ca devient plus raide, ça devient plus haut.


Escalade exigeante, et puis un vide qui se creuse au fur et à mesure que les longueurs s'enchainent. 
Nous commençons à être cuits à point.  Ci-dessus, votre serviteur fait semblant de grimper décontracté, au sortir du 6b de L14...


Sur le haut, l'ambiance devient franchement "montagne" et même les 6a n'ont rien d'aisés.
Sous nous, le "totem pole" local fait figure de lilliputien.
La mer de glace, tout au fond,  nous hèle.  Ça tombe bien nous sommes limites limites : plus de jus alors qu'il faudrait aller vite.
La chaleur a cédé le pas à d'imposants nuages qui chargent  de partout, et quelques gouttes annoncent une mauvaise suite. 

Vu l'état observé des relais en montant, pas envie de prendre l'orage là dedans. Fissa, à 2 longueurs du sommet :o((( nous tirons les rappels. 

Nous devrons rééquiper chacun d'entre eux, avec tout ce dont nous disposons comme cordelettes et autres élastiques de caleçon. Les cordes en place sont bouffées, littéralement bouffées, et n'ont certainement pas été changées depuis l'ouverture de la ligne, soit il y a 16 ans...

Pas possible que cette voie ait été parcourue dans -au moins- les 5 dernières années, car laisser de tels relais en l'état est suicidaire. En tous cas, elle fait bien figure de voie oubliée de l'Envers.


 Arrivés au refuge, il flotte. Pour de bon. 
La décision était la bonne, du moins pour nous.
L'orage qui passe laissera la place à de beaux clins d'oeil.


Une nuit de repos, et il est temps de descendre retrouver les nôtres dans la belle lumière du petit matin.


"Oublies ta vie" est une belle voie, une très belle, une toute belle voie de l'Envers. 
Allez y, grimpez y, n'oubliez pas de renforcer les relais (nous avons laissé tout ce que nous avions) et donnez à cette grande escalade ses lettres de noblesse. Elle les mérite largement.