mercredi 21 août 2013

Pointe des Améthystes - Rééquipement de la Farce de l'ogre


Il y a 1 mois, ainsi que je le relatais ici, nous butions dans une belle promesse de la face sud des Améthystes : relais arraché, circulez il n'y a -plus- rein à voir. Depuis lors, l'idée me trottait dans la tête. De nombreuses voies "modernes" du massif du Mont Blanc datent des années 80/début 90 et depuis, bien peu ont été rééquipées par leurs ouvreurs. Michel Piola assure ce SAV, mais il est sans doute un des seuls.

"La Farce de l'ogre" est une voie ouverte en 88 par Romain Vogler. Romain Vogler (et son compagnon de l'époque, B.Cormier) sont tous les deux décédés.

Que faire de ses nombreuses voies, dont celles des Améthystes? Je suis motivé par l'idée de ré-équiper ce qui semble être une belle ligne. Mais comment aborder la chose, comment ne pas passer pour un coucou des falaises et s'octroyer la voie d'un autre? Vaste question. Je ne tourne pas 1000 ans autour du pot. Michel m'assure que vu que les ouvreurs sont décédés, ce serait sans doute rendre un grand service à la communauté que de rééquiper ce type de voie. Dans le même temps, je me dis que vu l'état de l'équipement, soit cette voie tombe dans l'oubli pour quelques générations, soit un rééquipement propre a quelques chances d'y attirer à nouveau des grimpeurs et ainsi lui rendre ses lettres de noblesse. 

Mon choix est donc fait.

Nous revoici donc à pieds d'oeuvre. La remontée du glacier d'Argentière, chargés de la ferraille et autre perfo, passe curieusement moins facilement que le mois dernier. 
Joies des portages inhérents à l'ouverture, et de fait au rééquipement.



Fort de notre but de juillet dernier, j'ai désormais une idée de ce qu'il faudra faire, au moins pour le début de la voie.

 

 Celle-ci démarre au centre de la face, depuis le milieu du résidu de névé visible ci-dessus.
Le rééquipement pose manifestement cette question :jusqu'où respecter le travail de l'ouvreur? Ici, le retrait glaciaire a abaissé le départ de la voie d'une vingtaine de mètre. Du coup, R1 (détruit) est inaccessible avec une longueur classique de corde. Il faudra donc gérer le départ autrement qu'à l'époque. Sur le bord d'un petit surplomb, je perce une lunule qui protégera le départ. 4 mètres plus haut, après hésitation, j'ajouterai le seul spit en plus par rapport à l'équipement d'origine : un petit réta en dalle et une traversée (6a+) au dessus du sol, il me semble qu'il est préférable de protéger ce passage plutôt que d'envoyer les gens au casse pipe. Il y a 1 mois, le névé était plus haut et nous avions passé ceci sans protection. Là, la donne est bien différente.


Au-dessus, on rejoint un système de fissures (partiellement bouchées) qui donnent accès a une niche ou nous établirons un nouveau R1 à cette voie.


La suite dans L2 constitue là encore un choix cornélien. La voie d'origine part a droite dans la dalle (spits visible sur l'image ci-dessus) alors qu'une belle fissure part du relais et monte sur 30 mètres... Que faire? 
Nous faisons le choix de laisser les spits d'origine dans la dalle, et de faire une variante plus "logique" en suivant le système de fissures (magnifiques!) qui permet la pose de protections naturelles. 
Longueur splendide, qui demandera un gros nettoyage, et qui nous pose a R2.


A quoi peut bien servir un rééquipement?
En deux images : à ceci.


 La suite est LA longueur clé de cette courte voie.
Annoncée 6b+. A posteriori, je la coterai volontiers 6c voire 6c+, à affiner car désormais nettoyée, la fine fissure du départ est sans doute plus accueillante pour un grimpeur normal.
Assez rapidement, je me trouve au taquet : un ressaut au dessus d'une terrasse, une sortie en dalle improtégeable,e t rien en place... J'ai beau tourner le truc dans tous les sens, je ne vois ni comment protéger, ni comment passer sans risquer de me cratériser sur la vire. Dur de se résoudre à ne rien faire quand on a le perfo aux fesses... Après quelques essais, je finis par amener le perfo en ayant la honte au ventre de ne pas respecter l'esprit de l'ouvreur. Je pointe au plus logique, amène l'engin...pour me rendre compte que je m'apprête a percer à 10 cm d'une tige de 8mm décapitée par une chute de pierre. Ouf, nous ne bradons pas l'équipement de l'ouvreur.


Puis ce dièdre en lune caractéristique.
Les fines fissures du départ sont bouchées et humides. je bataille comme un forcené puour protéger et tenter d'avancer sereinement.
Là encore, la tentation de percer est grande. Et puis je me dis que s'il est passé sans, c'est que ça doit passer sans. 

A force d'obstination, de bricoles et de grattages en tous genres, j'avance. Plus haut, quelques vieux spits rouillés. Le chant du perfo se fait entendre.


Une magnifique et exigeante longueur de 50 metres, un final en dulfer d'enfer... je sors de la explosé. Ensuite, encore une longueur difficile, dans le 6b bouché à l'herbe et à la mousse.
A R4, on rejoint un vieille classique de la face sud, "la farce de l'ogre" s'arrête ici. Un coup d'oeil sur l'équipement de cette classique, c'est encore pire que celui de notre voie.
Quand je pense au nombre de relais dans le même état sur lequel je me suis pendu, insouciant, ça me fait froid dans le dos. Il faut un jour en démonter un pour en prendre conscience...

L'autre travail peut alors commencer.
J'ai entre autre appris, avec Michel, que pour être belle une voie a bien souvent besoin d'être nettoyée. Le degré de nettoyage dépendant du terrain et de la motivation des ouvreurs a laisser un travail bien fait.
Travail ingrat et fatigant, ou l'on est plus au rayon jardinerie qu'au rayon grimpe. Nous y passons un bon moment, et débouchons toutes ces belles fissures qui à l'aller nous posaient problème.


 L'heure tourne, le refuge nous attend. Nous plions les gaules vers 20h00, laissons tout le matos en place et filons nous rassasier au refuge.


Au petit matin nous remontons et reprenons le boulot. Grattage, grattage et encore grattage. Du coup les fissures enfouies réapparaissent, pour notre plus grand bonheur et on l’espère celui des futurs grimpeurs.


Mission accomplie. Cette voie peut désormais être parcourue dans des conditions de sécurité acceptables. Pour ceux qui disposent du vieux "Piola Mont Blanc" de chez Glenat, vous trouverez le topo dedans. Pour les autres, laissez moi le temps de travailler mon croquis et je posterai ici dans l'automne le "nouveau" topo de cette voie pas nouvelle, parfaite pour occuper une petite journée à 40mn du refuge.

Au final, une super expérience qui j’espère ne sera pas vaine.
Un grand merci à Jeff pour m'avoir accompagné dans cette drôle de séance, un grand merci a Eric pour le perfo, un grand merci a Michel pour les goujons.
Et puis rendez-vous ici dans quelques temps pour le topo et puis, qui sait, pour une suite dans ce magnifique secteur.